La Règle du Jeu
4 janv 2012


Génocide arménien : Le mémorial littéraire de Werfel

Alexis Lacroix



N'en déplaise à Bernard Lewis et à ses émules, le génocide de 1915
perpétré par les Jeunes-Turcs contre le peuple arménien n'a jamais
laissé de marbre, depuis un siècle, les principaux écrivains et
intellectuels juifs.
Michaël de Saint-Chéron a d'ailleurs souligné dans un beau texte le
tribut littéraire payé par le poète russe Ossip Mandelstam à la
mémoire du grand massacre, en évoquant l'empreinte que ce désastre a
laissée chez un de ses compatriotes, Vassili Grossman. Quant à Elie
Wiesel, qui inspire les positions éthiques de philosophes comme Alain
Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, il a n'a eu de cesse de pourfendre
le négationnisme, que celui-ci s'exerce au détriment de la Shoah ou
qu'il brouille la mémoire de la catastrophe arménienne. L'auteur de
`La nuit' n'a d'ailleurs jamais hésité à penser, ou à évoquer lors
d'interviews, les troublantes analogies entre ces deux mécaniques
exterminatrices distinctes (1).


Leur précurseur à tous, cependant, est né à Prague en 1890, dans une
famille de la bourgeoisie juive, et il fut le mari d'Alma Mahler en
même temps qu'un auteur autrichien visionnaire et célèbre : il
s'appelle Franz Werfel. La Règle du Jeu lui a consacré, en 1991, un
vaste dossier, saluant l'actualité de son utopie d'une unité humaniste
de l'Europe. Mais Werfel, c'est aussi, et peut-être d'abord, l'homme
qui a offert au génocide arménien son premier mémorial littéraire,
`Les Quarante jours du Musa Dagh'.

Voici en quels termes Elie Wiesel a présenté la nouvelle traduction de
son kaddish de 700 pages pour une petite nation assassinée : « Qu'il
relève du domaine de l'imaginaire ou de celui de la mémoire, ce roman
est un chef-d'`uvre, déclare le Prix nobel de la Paix. Je l'ai lu
après la Libération. J'avais vingt ans. Je viens de le relire et j'y
retrouve la puissance d'évocation et la conscience blessée qui, à
l'époque, m'avaient bouleversé jusqu'au tréfonds de mon être. » Et
Wiesel d'ajouter : « Ecrit avant l'avènement du régime hitlérien en
Allemagne, ce roman semble préfigurer l'avenir ».

On ne saurait mieux dire : l'épopée de cette communauté villageoise
d'Arménie assiégée par les massacreurs et optant, in extremis, pour la
riposte armée, n'a rien perdu de sa puissance de sidération. Pourquoi
? Pas seulement parce que le massif du Musa Dagh évoque une manière de
Massada du Caucase. Pas seulement parce qu'il y a un petit peu de la
flamme des futurs combattants du ghetto de Varsovie dans l'héroïque
résistance de Gabriel Bagradian et de ses compagnons. Pas uniquement,
non plus, parce qu'une période de « quarante jours » figure, dans la
Bible, la durée qu'il fallut au Déluge pour produire ses dévastations.
Non. Si `Les Quarante jours du Musa Dagh' demeure un texte
impérissable, c'est parce qu'à l'amorce des sombres temps, en ce début
de juillet 1932 où les coutures de la civilisation craquent de toutes
parts, son auteur parle aussi de lui, et confesse en langage codé son
désespoir. Son roman se déchiffre comme un palimpseste. Ou comme une
confession. Une confession où Werfel réfracte sa condition
d'intellectuel juif autrichien dans le jour cru d'un révélateur
analogique.

Face à la menace de persécutions imminentes, l'offensive préemptive
des villageois arméniens revêt une triple dimension projective.
Désigné chef de sa communauté rurale, Bagradian, dans un double geste
de défi et de protection, mène ses « ouailles » vers la montagne :
Moïse, auquel Werfel songe beaucoup en ces jours, n'a pas fait autre
chose... Et c'est toujours tel Moïse à l'agonie contemplant la terre
d'Israël du haut du mont Nebo, que Bagradian est censé mourir au faîte
du Musa Dagh, « tandis que se déroule sous ses yeux le sauvetage
miraculeux de son peuple » (2). En outre, ce guerrier-pasteur, si
prompt à défier le programme d'anéantissement, est un marginal, un
horsain, un déraciné, un `outcast', revenu au bercail après une
interminable excursion dans les cercles assimilés, et parfois huppés,
du Paris arménien. Entre le personnage et le romancier, là encore, un
écheveau serré d'identification : en 1932, rattrapé par le Rassenhass,
la folie raciale des hitlériens, Werfel, à l'instar de tant d'autres
artistes de l'aire culturelle germanophone, se devine à nouveau «
homme en trop » sur la terre, voué à l'irrémissibilité de l'être-juif.

Enfin, autre analogie limpide : à la fin de l'année 1932, à l'occasion
d'une série de conférences, Werfel détaille sans mauvaise grce à ses
auditoires la gestation foudroyante de son grand-`uvre arménien. Avec
patience, avec pédagogie, il leur explique que si, dans un passé
proche, « l'un des peuples les plus anciens et les plus courageux de
la terre a été presque entièrement anéanti, assassiné, exterminé », ce
calvaire prend valeur d'avertissement.

Lire Werfel, donc, ou le relire... Car il s'est fait le mémorialiste
d'une horreur encore déniée 97 ans plus tard, et qu'avant
Soljenitsyne, avant Kundera, avant Jan Patocka, il montre que le
témoignage romanesque est l'ultime abri offert aux suppliciés - et
l'unique chance donnée à ceux qui n'ont rien connu de leurs
souffrances d'en concevoir la simple idée. Remettre, enfin, en tête de
nos agendas `Les Quarante jours du Musa Dagh', car sa défiance
méthodique à l'endroit des verdicts de l'Histoire possède aussi un
pouvoir, celui-là même que Vaclav Havel a nommé le « pouvoir des
sans-pouvoir » : celui de prévenir, par l'exercice d'une imagination
vigilante, la répétition de la barbarie.

(1)voir notamment le dialogue de Wiesel avec Charles Smolover, The
Philadelphia Jewish Voice, novembre 2007.
(2)Franz Werfel, Une vie de Prague à Hollywood, Peter Stephan JUNGK,

http://laregledujeu.org/2012/01/04/8433/genocide-armenien-le-memorial-litteraire-de-werfel/



From: Emil Lazarian | Ararat NewsPress