LE MUSEE DE CILICIE D'ANTELIAS, UN LIVRE OUVERT SUR L'HISTOIRE ET LA VIE

L' Orient-Le Jour, Liban
Mardi 23 Avril 2013

Histoire, temoignage et richesse culturelle d'un patrimoine
inalienable. Celui de l'Armenie et de sa diaspora. En ce 24 avril,
jour de deuil et de prière, jour où les Armeniens se souviennent de
leurs morts, des routes de l'exode et de l'exil, un regard sur le
musee de Cilicie d'Antelias, ecrin pour plus de 350 oeuvres d'art.

La peinture et la sculpture armeniennes, venues des siècles les plus
recules, ont des racines profondes avec les civilisations les plus
raffinees au carrefour des grands empires engloutis depuis des lustres.

Reflet d'un peuple laborieux, inventif, porte aux arts et aux valeurs
morales, empreint du sens religieux chretien, ces expressions
artistiques attestent depuis toujours de l'esprit d'un pays, du
caractère d'une terre, des remous de l'histoire, des varietes d'un
paysage, de l'elan jamais assoupi de citoyens porteurs de message.

Message de paix, de travail et d'amour de la vie.

Cette peinture et ces sculptures ouvrent des embranchements multiples
dont les assises remontent a l'âge des premiers alphabets, premier
trace de toute ligne et dessin ainsi que des enluminures sacrees
et profanes.

Face aux invasions, les Armeniens ont toujours fait preuve, dans leur
histoire aux innombrables rebondissements, d'une volonte farouche de
conserver leur identite nationale.

Une identite qui se perpetue bien entendu aujourd'hui dans la
Republique d'Armenie, qui a rejoint les Etats independants depuis
decembre 1991, sortant ainsi definitivement de la tutelle de la Russie,
mais aussi a travers la diaspora dispersee aux quatre points cardinaux,
après le genocide de 1915.

Sylhouette de Guvder.

Avec la creation du musee de Cilicie a Antelias, au siège du
catholicossat armenien, voila un espace de plus de 1500 m2 consacre
a la peinture et la sculpture.

Espace qui se definit comme l'incarnation d'un art prospère.

Un art tonique, certes, aux contours souvent graves et melancoliques,
mais representant l'expression habitee et illuminee de plus d'un
horizon.

Expression dotee d'une volonte de creer, de temoigner, de dire
la verite.

Un art qui refleurit non seulement sur les terres du pays de Gregoire
l'Illuminateur, mais aussi a travers des frontières lointaines de la
mère patrie.

La où bat le coeur de chaque enfant des legs de la richesse culturelle
d'Ardachès, de Tigrane, Vartan Mamikonian, Komitas, Siamento...

Dans ce passe regorgeant de tresors et de faits historiques vibre
l'âme d'un peuple.

Et c'est a cet enchaînement de la vie, a ce maillon d'une chaîne
d'armenite que convie ce musee dedie a la virtuosite des pinceaux,
des palettes, des chevalets, des truelles et des burins.

Essence de l'âme armenienne Sont exposees ici des oeuvres dont les
plus anciennes remontent au XVIIe siècle.

Des images saintes de la Vierge a l'enfant Jesus aux representations
les plus modernes, aussi bien figuratives qu'abstraites, cet art a
pour point commun non seulement l'essence de l'âme armenienne, mais
aussi un savoir-faire immemorial.

Pour ces artistes de tous crins et appartenant a plus de cinq
siècles differents, le pouvoir de l'imaginaire, l'audace a braver
les interdits, le credo chretien et le lyrisme patriotique viennent
se greffer au talent.

Une tournee au milieu de ces toiles et de ces statuaires s'impose.

Pour mieux saisir les nuances, decrypter les sensibilites, redecouvrir
la fraîcheur native des couleurs et capter la vibrante diversite
d'une narration picturale a multiples facettes.

Flânerie qui, des pinceaux des peintres anonymes du siècle de Sayat
Nova aux oeuvres les plus recentes, atteste de la variete, de la
vigueur et de la source intarissable d'une inspiration a l'ecoute d'une
terre, d'un peuple, d'une foi, des emois personnels et interieurs,
du cheminement de l'histoire.

Dominee par les coiffes et les barbes majestueuses des grands prelats,
bercee par les silhouettes des eglises en flanc de vallee, au sommet
d'une montagne ou simplement posees au coeur d'un haut plateau,
enrichie par un fier esprit de solitude et de reverie, fixee par
de saisissants portraits de personnages aux regards meditatifs et
magnetiques, cernee par les scènes de deportation, de massacre et de
lutte pour la survie, cette peinture appartient a un monde a la fois
pieux, doux et tourmente.

Groung, l'oiseau migrateur symbole de l'armenite.

Un monde sorti du ventre d'un inconscient collectif dont les points
communs sont la determination a vaincre l'adversite, la foi en la
mansuetude de Dieu, l'art de restituer la realite ou d'en dejouer
les pièges.

Avec ce subtil usage des couleurs grenat.

Des peintres anonymes du XVIIe siècle qui ont signe des oeuvres a
consonances religieuses ou clericales aux paysages d'Edgar Chahine,
en passant par le peloton d'artistes qui ont pour noms Assadour,
Guiragossian, Torossian, Hounanian, Berberian, Guvder, Carzou et
Jansem - pour ne citer que ceux-la -, la peinture mele ici, en un
bouillonnant panache, toutes les generations, toutes les tendances
et toutes les inspirations.

Il va sans dire qu'il y a la, entre ces murs endiguant la spiritualite
et le sens esthetique du peuple armenien, non seulement les errances
de l'histoire, la douleur des deuils et la force de l'espoir, mais
aussi presque tous les details d'un repertoire accusant l'aspect sombre
des jours noirs ainsi que les moments de joie de tout parcours humain.

Livre ouvert de la vie que ce musee, mais avec des inegalites, des
lacunes voire des absences.

Et meme certains artistes ne sont pas parfois representes au meilleur
de leur production.

Qu'importe.

Par-dela ces petites reserves, ce precieux assemblage, embryon
de toute vie artistique, presente ou future, est sans conteste un
precieux temoignage.

Non seulement du point de vue d'un humanisme jamais en berne,
mais aussi des richesses picturales qui accompagnent les pages de
l'histoire.

" Khatchkar " et sculpture moderne D'une marine d'Aïvasovsky et
ses vagues lisses ou mugissantes, aux rides en traits de serpes des
personnages marques au fer rouge du destin de Jansem, en passant par
les temples et les lieux de culte detruits de Hounanian...

voila entre contemplation, fatalite et renaissance une quintessence
de certains points saillants du parcours du peuple armenien.

Une oeuvre de Jansem.

La sculpture, point d'orgueil d'un peuple qui s'est illustre par
les Khatchkar (croix sculptees en dentelles sur pierres), a aussi
une place de choix dans cette aire dediee a perpetuer les valeurs
intellectuelles, artistiques, creatives et esthetiques de tous les
Armeniens du monde.

Plus d'une vingtaine de maîtres de la pierre, du bois et du bronze
pour ces formes lisses, rugueuses, luisantes ou mates qui jonglent,
dans une fantaisie domptee, avec les rigoureuses lois de l'equilibre.

Mais pour cette eloquence du marbre et des matières rebelles a tout
assouplissement, au souffle renouvele par les sculpteurs armeniens
dès la seconde moitie du XIXe siècle, on retrouve, outre certains
bas-reliefs ou statuettes nees d'un melange de modelage et de touches
adroites, beaucoup de bustes.

Bustes qui renvoient a la representation de personnages influents ou
de prelats hauts places a la tete de la hierarchie clericale.

Des sculpteurs, tels Dikran et Zaven Khedeshian, offrent la beaute
de la pierre travaillee pour parler surtout du visage humain.

OEuvres remarquables pour des bustes aux regards et expressions
vivants.

Et dans ce monde jailli des nervures, des protuberances, des rugosites,
des nodosites, de la porosite des roches, arrive un nouvel invite
sur les socles-presentoirs où le bronze, ferme, dur, d'une brillance
discrète, est roi.

Et on nomme la sculpture Resurrection de Raffi Tokatlian.

Avec ferveur et piete, transcendant les douleurs de l'univers, voila
une representation finement ciselee de la renaissance divine.

À l'image d'un peuple qui, tel un Phenix, n'en finit pas de renaître
et de deployer ses ailes, meme en cet espace museal, sanctuaire et
gardien des valeurs ancestrales et modernes armeniennes.

Lire aussi Un siècle après le genocide, les Armeniens islamises du
Dersim veulent affirmer leur existence Pour memoire 24 avril 1915 :
on s'en souvient...

" Les Armeniens de Cilicie ", une patrie devenue paradis perdu Le
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From: A. Papazian