"PAS DE JUSTICE POUR HRANT DINK"

http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=68504
Publié le : 31-10-2012

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - La journaliste suisse
Nicole Pope a participé au Rapport Spécial 2012 publié par le CPJ
[Committee to Protect Journalists], intitulé " Crise de la Liberté
de la presse en Turquie ". Le rapport examine l'emprisonnement de
masse des journalistes en Turquie et dans le chapitre "Pas de justice
pour Hrant Dink", Nicole Pope indique que la campagne menée contre
Dink et d'autres non-musulmans prend peut-être ses racines dans un
document politique adopté en 2001 par le Conseil de la sécurité
nationale de Turquie : il placait les " minorités " et les "
activités des missionnaires " dans la liste des menaces a la
sécurité nationale.

Dans le cadre du procès des assassins de Hrant Dink, si cinq des
inculpés ont été condamnés, 19 autres suspects ont tous été
innocentés d'appartenance a une organisation criminelle. " La Turquie
a une tradition de meurtres politiques, qui remonte a l'époque
ottomane. Le pouvoir judiciaire a toujours le réflexe automatique
de protéger l'~Itat et les fonctionnaires ", a déclaré Fethiye
Cetin, l'avocate de la famille Dink. " Ils ne peuvent pas révéler
la vérité sur l'affaire de Dink, parce qu'elle faisait partie de
la politique d'~Itat. " La presse turque, désormais dans l'"il du
cyclone du pouvoir turc, avait participé a la campagne de dénigrement
a l'encontre du journaliste arménien de Turquie assassiné le 19
janvier 2007. Rober Koptas, l'éditeur d'Agos qui a succédé a Dink,
a déclaré : " Les médias ont été utilisés comme un instrument
dans la période qui a précédé le meurtre de Hrant Dink ". " Il
y a eu un procès contre lui, mais il a été aussi attaqué d'abord
par la presse de droite et ensuite par les médias classiques. "
Le Collectif VAN vous propose la traduction de cet article en anglais
paru sur le site cpj.org le 22 octobre 2012.

cpj.org

Crise de la liberté de la presse en Turquie

Pas de justice pour Hrant Dink

Par Nicole Pope

Presque six ans après que le journaliste turco-arménien a été
abattu devant son bureau a Istanbul, par un ultranationaliste de
17 ans, les réels instigateurs, leurs liens avec les institutions
d'~Itat et le rôle joué par les médias turcs, qui ont fait du
célèbre journaliste et activiste des droits humains une cible,
doivent encore faire l'objet d'une enquête approfondie.

Capturé peu de temps après avoir tué Dink le 19 janvier 2007, Ogun
Samast a été condamné a presque 23 ans de prison par un tribunal
pour enfants, en juillet 2011. Dès le début de l'enquête, il est
devenu évident que le jeune homme, qui avait voyagé de la ville de
Trabzon, au bord de la mer Noire, a Istanbul pour commettre le meurtre,
n'avait pas agi seul. Au cours de l'enquête, il est apparu que les
agents de la police, de la gendarmerie et du renseignement a Trabzon,
Istanbul et Ankara savaient qu'une tentative d'assassinat était
planifiée, mais ils n'ont rien fait pour avertir ou protéger Dink.

Le 17 janvier 2012, la 14e Cour criminelle d'Istanbul a décidé du
sort d'autres suspects clés. Elle a condamné Yasin Hayal, considéré
comme le cerveau de l'affaire, a la prison a vie. Deux accusés ont
été condamnés a 12 ans et six mois de prison en tant que complices
dans le meurtre de Dink, tandis qu'un autre a été sanctionné
pour possession illégale d'une arme. Mais, a la consternation de la
famille et des soutiens de Dink, la Cour a décidé qu'Erhan Tuncel,
un informateur ultranationaliste de la police, considéré comme un
acteur important, n'était pas impliqué dans l'assassinat. Les 19
suspects ont tous été innocentés d'appartenance a une organisation
criminelle.

" La Turquie a une tradition de meurtres politiques, qui remonte
a l'époque ottomane. Le pouvoir judiciaire a toujours le réflexe
automatique de protéger l'~Itat et les fonctionnaires ", a déclaré
Fethiye Cetin, l'avocate de la famille Dink. " Ils ne peuvent pas
révéler la vérité sur l'affaire de Dink, parce qu'elle faisait
partie de la politique d'~Itat. "

Paradoxalement, le juge président lui-même a reconnu que le
verdict était défectueux. " Nous avons acquitté les suspects
des accusations de crime organisé ", a déclaré le juge Rustem
Eryilmaz au journal Vatan. " Cette décision ne signifie pas qu'il
n'y avait aucune organisation impliquée. Cela signifie qu'il n'y
avait pas suffisamment de preuves pour prouver les actions de cette
organisation. "

Dans des articles prémonitoires publiés quelques jours avant sa mort,
Dink exprimait ses craintes d'être en danger. " Pourquoi a-t-on
fait de moi une cible ? " a-t-il écrit dans Agos, l'hebdomadaire
arméno-turc qu'il avait fondé en 1996. La pression contre l'auteur
d'origine arménienne s'est accrue au fil des années. Il a été
poursuivi en justice en raison d'une série d'articles sur l'identité
arménienne, publiée en 2004, en vertu du controversé article 301
du Code pénal turc pour " insulte a la turcité ". Il a été
condamné a une peine de six mois de prison avec sursis, qui a été
confirmée en appel en 2006.

La campagne menée contre Dink et autres non-musulmans prend peut-être
ses racines dans un document politique adopté en 2001 par le Conseil
de la sécurité nationale, qui placait les " minorités " et les
" activités des missionnaires " dans la liste des menaces a la
sécurité nationale. Une fois le document préparé, des articles
ont commencé a apparaître dans les médias, suggérant que le pays
était envahi par des missionnaires et que des églises chrétiennes
étaient construites partout ", a déclaré Cetin.

En 2006, le prêtre catholique Andrea Santoro a été tué par un
adolescent d'extrême-droite, provenant aussi de Trabzon, et quelques
mois après l'assassinat de Dink, trois missionnaires protestant
ont été massacrés dans la ville orientale de Malatya. Dans ce cas
également, on a soupconné une implication de l'~Itat.

[email protected] une époque où l'équilibre des pouvoirs change et l'influence de
l'armée décline, l'enquête judiciaire sur le meurtre de Dink a été
largement considérée comme un test : la Turquie peut-elle mettre
fin a une culture d'impunité et se débarrasser d'une idéologie
étatique rigide qui voit certains segments de la société comme des
ennemis de l'intérieur ? Le cas souligne également les problèmes
perturbants des médias turcs - bien qu'il y ait des restrictions a
la liberté de la presse, les médias ont aussi joué un rôle actif
dans les campagnes de diffamation qui ont visé Dink et d'autres,
considérés comme des ennemis de l'~Itat.

" Les médias ont été utilisés comme un instrument dans la
période qui a précédé le meurtre de Hrant Dink ", a déclaré
Rober Koptas, l'éditeur d'Agos qui a succédé a Dink. " Il y a eu
un procès contre lui, mais il a été aussi attaqué d'abord par la
presse de droite et ensuite par les médias classiques. "

Le meurtre du journaliste, connu pour ses efforts de paix, a
profondément ébranlé la Turquie. Kopta~_ dit que les émotions
qu'il a générées ont contribué a améliorer les perceptions de
la communauté arménienne de Turquie, forte de 50 000 membres. Le
débat entourant les massacres de 1915 s'est aussi élargi de facon
significative, quand bien même les autorités turques continuent de
nier avec véhémence qu'ils équivalent a un génocide. " Le meurtre
de Hrant Dink a réduit la pression exercée sur Agos. L'article
301 a été amendé après le meurtre et toutes les poursuites
judiciaires [en vertu de cet article] doivent désormais obtenir
l'accord préalable du ministère de la justice ", a déclaré
Kopta~_. " Il n'y a pas eu de procès contre nous au cours de ces
quatre dernières années. "

Ces dernières années, des dizaines d'officiers de l'armée et
d'autres personnes soupconnés de complot visant a renverser le
gouvernement ont été arrêtés, et parmi eux se trouvaient des
fonctionnaires qui ont harcelé Dink et ont essayé de l'intimider. Les
journalistes font partie de ceux qui doivent répondre d'accusations de
terrorisme, y compris Nedim Sener, qui a écrit un livre alléguant une
dissimulation de la police dans l'affaire de Dink. Libéré en mars
2012, en attendant son procès, et après plus d'un an en prison,
le journaliste est accusé d'appartenance au réseau sur lequel
il enquêtait.

Les procureurs examinant les méfaits passés de " l'~Itat profond
" ont limité leurs enquêtes aux éléments percus comme pouvant
constituer une menace directe pour le gouvernement conservateur. Les
injustices commises a l'encontre des minorités n'ont pas recu la
même attention.

Comme l'indique Cetin, " Le procès du meurtre de Hrant Dink est
resté de l'autre côté de la ligne. "

La famille de Dink a fait appel du verdict de la Cour criminelle,
soulignant l'échec du tribunal a suivre les grandes lignes de
l'enquête indiquant l'implication de l'~Itat dans le meurtre du
journaliste. L'affaire sera renvoyée devant la Cour de cassation,
qui peut confirmer le verdict ou ordonner un nouveau procès. La
décision n'est pas attendue avant la fin de l'année. L'intérêt que
suscite le résultat final est très fort en Turquie et a l'étranger
et le parti au pouvoir est sous pression pour assurer que justice
soit rendue correctement. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan
a promis, après la décision de la Cour en janvier 2012, que "
le procès Hrant Dink ne se perdrait pas dans les couloirs sombres
d'Ankara. Aucune provocation, aucun complot ne sera dissimulé. "

Cetin a publiquement documenté les inconsistances et les faiblesses
de la procédure judiciaire. " Tout est connu " a-t-elle dit. En
dépit de l'insistance de l'équipe juridique, les séquences des
caméras de surveillance et les enregistrements téléphoniques, qui
auraient pu offrir de bonnes preuves de la présence d'autres suspects
sur la scène du crime, n'ont pas été produits devant la Cour. Les
procureurs ont fermé les yeux sur l'obstruction bureaucratique.

Cetin garde bon espoir que la Cour supérieure rejettera le jugement et
exigera une enquête juridique plus approfondie. Un rapport préparé
en février par l'observateur officiel, l'Institution d'audit d'~Itat,
a déclaré que les rôles des fonctionnaires n'avaient pas été
suffisamment examinés. En 2010, la Cour européenne des droits de
l'homme était parvenue a une conclusion semblable, sur la base des
premiers résultats de l'enquête sur le meurtre. La Cour a aussi
jugé que la Turquie avait violé la liberté d'expression de Hrant
Dink et avait échoué a protéger sa vie.

Nicole Pope est une journaliste suisse basée a Istanbul. Elle a
été la correspondante en Turquie pour le quotidien Le Monde pendant
15 ans et travaille actuellement comme chroniqueuse et chercheuse
indépendante.

Elle est l'auteure du livre Les crimes d'honneur au 21e siècle et
co-auteure de La Turquie dévoilée : une histoire de la Turquie
moderne.

Nota CVAN : Créé par le Centre de Doha pour la Liberté des médias,
Reporters sans frontières et la ville de Bayeux, un mémorial virtuel
rend hommage a tous les journalistes tués depuis la fin de la seconde
guerre mondiale. Hrant Dink y est inscrit sur le lien suivant :
http://thejournalistsmemorial.rsf.org/spip.php?lang=fr&recherche=Dink&id_article=1470

Signalons qu'il y est décrit comme un Turc d'origine arménienne,
alors qu'il n'est pas simplement question " d'origine " :
la communauté arménienne est l'une des minorités reconnues en
Turquie. C'est pour cette raison que Hrant Dink se disait Arménien
et citoyen turc.

©Traduction de l'anglais C.Gardon pour le Collectif VAN - 31 octobre
2012 - www.collectifvan.org

Retour a la rubrique

T~IL~ICHARGER : Crise de la Liberté de la presse en Turquie

Source/Lien : cpj.org