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Une carte perdue dans le tramway à Istanbul

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    TURQUIE
    Une carte perdue dans le tramway à Istanbul
    http://www.armenews.com/article.php3?id_article=85319


    Features - Avedis Hadjian

    4 décembre 2012

    ` Qui êtes-vous ? Ici c'est la Turquie. Savez-vous ce qu'est la
    Turquie ? ` me demanda un type, ses verres épais augmentant
    l'expression de peur qu'il avait dans le regard. Il appartenait à la
    communauté peu connue des Arméniens tziganes, du quartier Kurtulus
    d'Istanbul. J'étais au salon de thé où se réunissent d'habitude les
    Arméniens tziganes, essayant d'en obtenir une entrevue.

    Et il avait raison. Je ne savais pas ce que c'est que la Turquie, et
    beaucoup d'Arméniens eux-mêmes ignoraient ce que c'est.

    En Turquie se trouve une minorité mystérieuse connue sous le nom de `
    Arméniens en secret `. Ils se sont cachés du grand jour pendant près
    de un siècle. Vus de l'extérieur, ce sont des Turcs ou des Kurdes,
    mais les Arméniens en secret sont en réalité des descendants de
    survivants du Génocide de 1915 qui sont restés en Anatolie de l'est
    après avoir été convertis de force à l'Islam. Certains sont à présent
    des Musulmans dévots, d'autres sont Alévis - considérés généralement
    comme les adeptes d'une ramification de l'Islam chiite, même si ce
    n'est pas exact d'un certain point de vue - et quelques uns sont
    restés chrétiens, en particulier dans la région de Sassoun, où se
    trouvent encore des villages de montagne peuplés d'Arméniens en
    secret. Même si on ne peut pas qualifier les Arméniens tziganes
    d'Arméniens en secret, ils partagent certaines particularités avec ces
    derniers, rétifs ou effrayés de révéler leur identité, même à leurs
    amis Arméniens.


    Mehmet et Fatih Arkan, Arméniens musulmans de Diyarbékir Il y a dix
    ans, il aurait encore eu peur d'admettre qu'il était Arménien, ` mais
    à présent, il ne se sent plus en insécurité à Diyarbékir `, nous dit
    Mehmet/© A. Hadjian

    Personne ne sait si les Arméniens en secret sont quelques milliers ou
    quelques millions. Pour la plupart d'entre eux, ils ont peur de se
    montrer. ` La Turquie est encore un endroit dangereux pour les
    Arméniens `, m'a dit une femme, Arménienne en secret de Palu.

    Les Arméniens en secret ne fréquentent pas les autres Arméniens, ceux
    de la communauté active mais en diminution à Istanbul qui se déclarent
    ouvertement. Beaucoup d'entre eux ne parlent pas aux étrangers. Briser
    les tabous en Turquie peut être mortel. Ils se souviennent encore de
    ce qui est arrivé à Hrant Dink. Dink, un journaliste, Arménien de
    Turquie, a été abattu à Istanbul en 2007 par un homme jeune, enfermé
    dans sa rage sur des questions controversées allant du Génocide
    arménien jusqu'au père fondateur de la Turquie moderne, Kemal Ataturk.

    Il n'est pas facile de définir ce qu'est un Arménien en secret.
    Certains refusent d'être qualifiés d'Arméniens, même s'ils admettent
    que leurs parents ou grands parents l'étaient ; quelquefois,
    cependant, souvent contre leur propre volonté, ils sont encore
    considérés comme Arméniens par les autres, Turcs ou Kurdes, peu
    convaincus de leur conversion. Certains sont connus de leurs voisins
    comme étant des Arméniens et ne le cachent pas, tandis que d 'autres
    le gardent pour eux, même vis-à-vis de leurs enfants, et certains
    parmi eux ne l'apprennent que par d'autres enfants qui les raillent
    parce qu'ils sont des Arméniens.

    Rafael Altinci, le dernier arménien d'Amasya, a été élevé comme un
    Chrétien et a étudié pendant une année au Lycée Sainte Croix à
    Uskudar, Istanbul, où Hrant Dink était lui aussi élève en même temps
    que lui. Pour des raisons pratiques, cependant, il est musulman et
    marié avec une femme turque, avec qui il a eu une fille élevée comme
    une Turque. Il se considère cependant comme étant Arménien.


    Rafael Altmici, le dernier Arménien d'Amasya, chez lui avec son épouse
    / © A. Hadjian

    Dans les montagnes de Mouch, Jazo Uzal est le dernier Arménien du
    village arménien de Nish, à quatre heure d'une route tortueuse de
    Bitlis. M. Uzal continue à pratiquer la religion chrétienne, au cours
    de l'hiver qu'il passe à Istanbul, mais de retour au village, il
    observe les fêtes musulmanes, y compris le ramadan.

    Pour sa part, Mehmet Arkan, un avocat de Diyarbékir, ne savait pas que
    sa famille était arménienne jusqu'à ce qu'il se soit battu avec un
    kurde quand il avait 7 ans dont il était revenu chez lui en larmes,
    disant qu'on l'avait traité d'` Arménien `. Son père lui révéla alors
    qu'ils étaient vraiment Arméniens, tout en lui disant qu'il ne devait
    en parler à personne en dehors de la maison.

    ` Il y a dix ans, nous ne l'aurions pas admis, mais à présent il n'y a
    aucun danger à le faire à Diyarbekir `, a-t-il dit dans une entrevue :
    le gouvernement local a admis les faits de l'histoire passée vis-à-vis
    des Arméniens, a récemment décidé que l'Eglise Saint Guiragos soit
    restaurée, et a organisé des cours d'Arménien pour les débutants. M.
    Arkan ne se sent pas moins arménien parce qu'il observe les préceptes
    de l'Islam Sunnite.

    Comme mon voyage à la recherche d'Arméniens en secret tirait à sa fin
    l'été dernier, il m'arriva un dernier incident qui me fit mieux
    comprendre les acteurs du drame qui se joue tous les jours en Turquie,
    un rappel du piège de l'histoire qui donne à nous tous des rôles que
    la plupart d'entre nous n'ont pas choisis.

    Des pèlerins Arméniens en secret au Mont Maruta, Sassoun. La jeune
    fille a eu peur lorsque je me suis approché, ayant aperçu la croix
    arménienne brodée sur son sac ; elle l'a retourné pour ne rendre
    visible que l'autre face exempte de tout motif. ` Nous sommes
    musulmanes ` a répondu sa mère, lorsqu'on leur a demandé si elles
    étaient arméniennes ./© A. Hadjian

    Je me demandais si je devais essayer de récupérer le tube. Je savais
    que si n'importe qui déballait la carte, le contenu pourrait m'attirer
    des ennuis avec la police. J'étais également au courant que les
    chances étaient minces de pouvoir récupérer un objet perdu dans le
    réseau de transport de masse d'une ville de 13 millions de personnes.

    La carte de Tunceli m'avait été donnée par le militant zaza, après
    qu'il en ait retiré en le déchirant le nom de Turquie - des fragments
    du E de ` TURQUIE ` étaient encore visibles en bas de la carte, et on
    aurait dit les bandes d'un drapeau en lambeaux. Le nom de Tunceli
    avait été rageusement raturé, d'un trait noir épais et le militant
    avait écrit au-dessus l'ancien nom de la province, Dersim. ` Dersim,
    ce n'est pas en Turquie ` a dit le militant.

    Les Turcs énoncent ` Dersim ` et ` 1938 ` sans espace, un peu comme on
    évoque tels jeux olympiques. Dix-neuf trente huit c'est l'année du
    massacre par les forces militaires turques envoyées pour mater un
    soulèvement. Bien que le premier ministre Erdogan ait récemment fait
    des excuses pour le massacre, le qualifiant de ` la plus grande
    tragédie de notre histoire `, le nom de ` Dersim ` a encore des
    résonnances subversives. Un officier de police quelconque voyant la
    carte défigurée n'aurait aucune difficulté à le constater. Et cela
    pourrait aisément passer pour une ` insulte à la nation turque `
    définie à l'article 301 du code pénal turc, punissable d'un
    emprisonnement pouvant aller jusqu'à trois ans.

    Mais cela était peu comparé à ce que révélaient les notes. Au cours
    d'une entrevue faite dans l'immeuble en face de la base militaire de
    Dersim, ce militant zaza me dit, comme c'était écrit dans les notes :

    ` Vous êtes Arménien. Cette terre vous attend. Venez et réclamez la
    restitution de vos terres. Prenez un fusil, et gagnez la montagne pour
    combattre. Si votre épouse ne vous accompagne pas, on vous trouvera
    l'une de nos femmes, et elle combattra à vos côtés. `


    Une femme arménienne chez elle à Dersim, posant devant l'image des
    Douze Imams. Elle a découvert qu'elle était arménienne à l'ge de
    quinze ans. Pour les étrangers, c'est une Alévie zaza, mais ses amis
    et ses voisins à Dersim savent qu'elle est arménienne et chrétienne.
    Elle dit ne pas avoir peur d'être connue à Dersim comme une
    Arménienne, ` mais je craindrais pour ma vie s'ils le découvraient à
    l'université `, l'université où elle est inscrite pour des études en
    économie./© A. Hadjian

    Dersim a eu probablement la plus grande concentration d'Arméniens en
    secret, un sujet qui obsédait Hrant Dink, qui disait qu'il y en avait
    deux millions en Turquie. Et dans un sens, Dersim et les Arméniens
    secrets sont liés au meurtre de Dink.

    Dans un article publié dans son journal Agos, Dink soutenait que
    Sahiba Goksen, la première femme pilote de combat en Turquie et au
    monde tout à la fois, et fille adoptive d'Ataturk, était une orpheline
    arménienne du Génocide de 1915, Khatun Sebilciyan.

    Ainsi, elle était une Arménienne en secret. Goksen est considérée
    comme un héros turc, en raison surtout de son rôle dans le matage du
    soulèvement de Dersim en 1938, mitraillant les positions rebelles en
    combat rapproché. Dink a été tué à la suite des remous que son
    histoire sur l'origine arménienne supposée de Goksen avaient provoqués
    : l'ironie tragique d'une orpheline, à l'identité turque, prenant part
    au massacre de Kurdes, deux décennies seulement après le Génocide.

    De retour à la station de tramway à Istanbul, je suis allé voir le
    chef de station pour enregistrer la perte d'une carte. C'était un
    jeune homme poli, un peu guindé, qui parlait avec un accent prononcé
    de l'Est anatolien, ses k devenant des ` kh `.


    Jazo Uzal, le dernier Arménien de Nish, un village des montagnes de
    Mouch/© A. Hadjian

    Ayant enregistré ma déclaration, le chef de station m'invita à prendre
    un thé. Quelqu'un fit irruption pour le saluer. L'ami du chef de
    station me demanda d'où je venais. ` D'Argentine `, répondit-je mais
    il n'en a rien cru et il a continué à me presser de questions sur mes
    origines. Pourquoi parlais-je le turc ? Pourquoi ressemblais-je ` à ce
    point à un Turc ? ` Je maintenais être un Argentin. `C'est ça, moi je
    suis Japonais ` me dit-il avec un sourire amer. ` Vous adoriez la
    Turquie, n'est-ce pas ? ` me demanda-t-il en s'éloignant sans attendre
    ma réponse. Tandis que je le regardais partir, je me souvenais que
    quelques mois auparavant, l'Argentine avait été l'objet de critiques
    dans les media turcs du fait de sa reconnaissance officielle du
    Génocide arménien. Beaucoup de Turcs savent qu'il y a en Argentine une
    importante communauté arménienne.


    Une transcription en caractères arméniens d'une sourate du Coran,
    écrite de la main de Kirkor Oggasian du village d'Argat, près de Palu,
    après sa conversion à l'Islam à la suite du Génocide. Cette copie est
    conservée par ses petit-fils, dont l'un enseigne l'arménien lui-même,
    et tient un site de l'Internet sur l'histoire de l'Arménie Occidentale
    sous un pseudonyme. Ce sont des parents éloignés de l'Archevêque
    Oshagan Choloyan, Prélat de la Prélature Arménienne de New York../©
    Avedis Hadjian

    Quelques minutes plus tard, un jeune homme portant des lunettes de
    soleil, un T-shirt et un pantalon noirs, sortit un badge de la police
    et passa le tourniquet. Il me rappelait un agent vêtu de la même
    manière qui m'avait fait quelques problèmes à Dersim à ma sortie de
    l'immeuble où ce Zaza militant m'avait remis la carte. L'homme ne
    s'adressa pas à moi.

    Le téléphone se mit alors à sonner dans la baraque du chef. ` Ils ont
    trouvé la carte `, dit-il stoïquement, me regardant à travers ses
    verres sombres. ` Elle sera là dans quinze minutes `. Je commençais à
    me préparer à une visite au poste de police.

    En fait, la rame arriva quinze minutes plus tard. Le conducteur sauta
    vivement hors de la cabine et remis le tube de la carte au chef de
    station. Le chef de station se dirigea vers moi, me serra la main, et
    me souhaita un bon retour chez moi - ` où que cela soit `, dit-il. Il
    me remis le tube avec la carte encore fermé, les vieux journaux
    Hurriyet enroulés tout autour, où figurait une photo d'Erdogan
    exprimant la colère et pointant le doigt vers Dieu sait-quoi.

    Avedis Hadjian est un écrivain basé à New-York. Il a publié dans le
    Los Angeles Times, CNN, Boomberg News et autres journaux et sites de
    presse. Cet article est un extrait de son livre ` Une Nation en Secret
    : les Arméniens Cachés de Turquie, ` à paraître à l'automne 2013.

    ianYan mag

    Traduction Gilbert Béguian pour Armenews

    vendredi 14 décembre 2012,
    Jean Eckian ©armenews.com

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